Canard PC Hors série 37 - Spécial Cannes

Ceci ne reflète pas l'avis de Ludigaume mais uniquement celui de son auteur.

Deux magazines de jeux de société dans le kiosque ce mois-ci. Je répète: deux magazines de jeux de société sont présents dans le kiosque de la gare ce mois-ci. Un petit évènement. Depuis quand cela n’était-il pas arrivé, si l’on compte à part les spécialistes comme White Dwarf ou Vae Victis ? Jeux et stratégie était assez seul, je crois. A une époque, éphémère, sans doute que Plato et Jeux sur un plateau l'ont été simultanément, mais elle a été éphémère. Les vrais spécialistes le diront. Mais en tout cas, il y a là quelque chose d’enthousiasmant, il faut soutenir le mouvement le temps que cela durera, car je ne sais pas s’il y a véritablement de la place pour trois magazines, dont deux en kiosque dans ce marché.

Les esprits chafouins citeront Dire Straits, et “57 channels and nothin on”, soulignant la convergence des lignes éditoriales vers une même stase critique et la célébration positive de la production. Mais cela ne sera pas le point de vue de cet article, résolument positif et optimiste vis-à-vis de la production de médias de communication sur le jeu. Nous sommes là après tout pour nous distraire gaiement, et c’est ce que j’ai fait dans ce trajet en train a priori peu engageant Mulhouse-Zurich-Innsbruk. Beaucoup de correspondances m’attendaient. J’avais oublié mon chargeur. De longues heures. Il pleuvait.

Ce que j’allais faire là-bas est de peu d’importance. Au kiosque, mon choix s’est arrêté sur Canard PC plutôt que Ravage Magazine. Pourquoi ? Si j’analyse froidement et respectivement cet acte d’achat, je dirais que cela tient à une sorte de rationalité économique nimbée d’une superficielle image : Canard PC proposait plus de signes pour moins cher, et Ravage plus d’images pour plus cher. Le temps m’a appris que j’aime plus les signes que les images, même si certains c’est l’inverse. Et l'image a gagné, e qui fait que les statuts de Nabilla sont plus rémunérateurs que la prose de Virginie Despentes et que l’on propose à la première et ses consoeurs.frères de faire la promotion de produits divers allant de la psychothérapie aux pulls, des jeux de société au style de vie Dubaï, pendant que l’autre doit faire des piges dans Le Monde des Livres pour payer son assurance maladie. C’est vraiment un critère débile, car rien ne dit que Ravage ne propose pas en peu de signes des analyses percutantes et que CPC ne se dilue pas en conjectures. C’est là qu’entre en jeu la question de l’image superficielle : j’ai l’impression que Canard PC est plus indépendant, plus rebelle vis à vis de l’industrie.

Ces longs préliminaires, ce pavé, étant posés, venons-en au cœur de l’expérience. Expérience qui commence par la vue et le toucher: couleurs vives, papier agréable, couverture solide, consistance en main. Pas du tout le vulgaire magazine. La mise en page est claire, et le système de segments à large spectre (jeu de rôle, figurines, familiaux, expert) fonctionne toujours aussi bien. Il y a un dessin humoristique-pop au dos. Pour des types comme moi, il y a un bon équilibre entre le texte et l’image, disons entre Plato et Ravage, c’est juste parfait. Dans l’analyse des facteurs d’achat, j'oubliais la transmission entre pairs. Quelqu’un m’en a dit du bien sur Discord. Il paraît que c’est plus consistant que le dernier, chroniqué ici même. Cette personne avait passé un voyage en train agréable avec. Elle soulignait “des efforts”. Tout à mon identification, j’y suis allé, et je n’ai pas du tout regretté.

[Attention Spoil.] Une petite blague s’est glissée dans l’Ours. C’est vraiment du bon esprit: mettre des vannes dans des endroits secrets que personne ne lit. Un truc d’initié. Comme les blagues à la fin d’un générique de film, ou celui de Quotidien. Même avant de participer à un magazine, je regardais les Ours. J’aimais bien savoir si Daniel Darc ou Patrick Eudeline avaient écrit ce mois-ci dans Best, si Philippe Garnier apparaissait dans Rock et Folk. Si Siné s’était fait viré de Charlie. Si l’insupportable Arnaud Viviant était encore dans Les Inrocks. L’ours est en effet un mélange de mentions légales et de remerciement. Ils ont mis une blague gratuite a cet endroit, bien dans le style cabochard du magazine. En plus, elle est assez drôle. Et bien les gars et les filles, sachez-le, j’ai lu votre blague, et vraiment aimé l’effet de surprise. [fin du Spoil]

Qu’est-ce que je foutais dans l’Ours ? J’avais envie de voir qui écrit. J’aime bien savoir qui s’adresse à moi, et qui sont ses maîtres. Il y a des journalistes, des pigistes. Une rapide recherche nous perd dans les homonymes ( est-ce que c’est le Julien Loiseau qui a écrit: Les Mamelouks (XIIIe-XVIe siècle), Une expérience du pouvoir dans l'islam médiéval, le Vincent Charrier des Républicains ? Ne présumons de rien, mais cela nous amène à douter plus que pour Marilys Vallet qui écrit aussi des trucs pop pour Le Point) Pour les autres, c’est assez simple à trouver, un mélange de journalistes de Canard PC et de Plato Magazine (anciens, comme Arnaud Gomp). Une parité remarquable, même si cela n’est pas forcément discernable dans les sujets ou les plumes, des signes de qualité, mais un ordonnancement dont on se demande la logique.

L’effet de surprise fut moindre dans le reste du magazine, ce qui n’enlève pas le plaisir de la lecture. Car que fait cette équipe de choix ? Publier agréablement des chroniques de jeux, aérées de blagues pop, sans les noter - ce qui est fort agréable. Les différents correcteurs d’orthographe et de style, les multiples relectures qu’imposent ces publications, ont fait leur œuvre: c’est un langue de maintenant, propre, proche, informative, directe. Un ton. Au sein duquel il y a des sortes d’identités.

Une partie dite “Les dossiers” qui ouvre étrangement sur… un dossier fait d’articles d’une page, qui n’ont pas tous besoin d’être fouillés plus. Un article sur un joueur de Scrabble de compétition, qu’on aurait aimé plus connaître, des petits moments nostalgiques pour quarantenaires (les livres dont vous êtes le héros ET Ian Livingstone, deux articles, Full Metal Planète, les mégaparties), un long papier alphabétique sur les accessoires. Un article politique-concerné sur le handicap. C’est vraiment varié. Il y a des interviews où on peut lire entre parenthèses “(rires)”, un éditorial sur l’Ukraine (sérieux). Je suis un peu injuste, car l’on devrait signaler la volonté de prendre de la hauteur et de faire la couverture sur Cannes - il y a quelques mois, j’avais presque oublié que l'événement n’avait pas été annulé - plutôt que sur un jeu. Un petit compte rendu rapide, qui une fois l’histoire rappelée, me remet dedans, et agit comme une madeleine de Proust en évoquant les queues et autres ambiances. L’année avait l’air bien pourrie lie-t-on entre les lignes. Des previews enthousiastes de jeux à venir - déjà venus peut-être ? - qui n’ont pas l’air, comme ça, de “grosses annonces”.

Nostalgique et détaché, déconnecté serait plus juste, je suis ainsi la cible parfaite pour le magazine: ce genre de format a compté pour moi, comme la cassette audio (la pire période de l’audiophilie, mais que voulez-vous…). Je suis complètement débranché des flux d’information, de l’ambiance moyenne, du mood. Je suis content que l’on me parle ici d’autres produits que de Ark Nova qui inondent les Facebook. Je vais de surprise en surprise: il y a trois éditions de Machina Arcana ? Tiens il y a un Mind MGMT qui va sortir à Cannes (comme le groupe, donc je sais que ça veut dire Management de l’esprit) ? Museum Pictura, ça me dit quelque chose… Je me prends à lire des choses sur Robin de bois ou L'insondable Narak, un peu à distance. Il n’y a pas de véritables surprises, j’en ai plus ou moins entendu parler de loin. La vraie surprise au fond, c’est la découverte en première page d’une publicité pour un site de relation extraconjugale pensé par les femmes qui propose de jouer “carte sur table”. Drôles d’arguments. Est-ce que ça limite les tordus et la monétisation que ce soit pensé par des femmes ? Je n’ai pas testé cet escape game,

C’est un pur plaisir de lecteur. Il m'apparaît assez vite évident que je n’achèterai aucun de ces jeux, pourtant largement encensés - essayez de lire les dernières lignes de chaque chronique ou les intertitres, les notes ne sont pas nécessaire on est sur du 9/10 . Et il est peu probable que je les pratique, vu que mes groupes sont déjà sur d’autres choses avec les rythmes de publications intenses . Des mondes parallèles s 'instituent, et j’ai bien compris que ma place est dans un trailerpark de rednecks, à l’embouchure du Mississipi pendant que d’autres s'éclatent à Houston ou SoHo. Canard PC plateau m’entrouvre une fenêtre rassurante sur ces autres mondes. Mais je pense que, après avoir pensé arrêter, j’achèterai à nouveau ce hors série… Ils ne prennent pas beaucoup de risques, mais ce n’est pas ce qu’on leur demande. Des risques, ils en avaient pris la dernière fois, en parlant de la critique ludique, et avaient soulevé des espoirs qu’ils ne pouvaient pas honorer. Rien de tel ici. Moi je veux un truc en cruise control, léger, qui me distrait et me console de la pluie luxembourgeoise.

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