Ilinx éditions: 2016-2020

Ceci ne reflète pas l'avis de Ludigaume mais uniquement celui de son auteur.

Le silence qui a entouré la disparition de la seule maison d'édition française consacrée spécifiquement aux livres sur le jeu de société était assourdissant. A l'époque, je n'écrivais déjà plus, mais je lisais quand même encore un peu. Quand la réalité est venu confirmer la rumeur, je guettais donc vainement des articles dans Ludovox, Tric Trac, Plato. Rien. Rien de rien. Absolument rien. Bon sang, se pouvait-il que l'évènement le plus marquant de la semaine soit le troisième jeu d'Eric Lang annoncé cette année-là ou les problèmes d'écologie liés aux containers qui viennent de Chine?

En en discutant un peu en interne avec des acteurs de ces médias, des gens habituellement plutôt au fait de l'actualité, j'ai bien compris que la nouvelle avait été perçue, et que le non-traitement de cette information avait fait l'objet d'un choix. Il y avait une sorte de doxa, de credo: "On ne commente pas les échecs." "C'est douloureux pour les personnes concernées." "Nous manquons d'éléments d'analyse." Arguments classiques, comme l'idée de la "position équilibrée". Soit, le cirque a continué: parlons de la production, de ce que l'on peut acheter, vendre, de ce qui supposément "intéresse le lecteur". Prendre du recul sur des sujets complexes comme celui-ci est une bonne chose. Le problème est que comme nous sommes massivement dans une écriture au présent, de flux, on ne revient jamais vraiment en arrière. Ainsi, il n'y a pas eu depuis, à ma connaissance d'article rétrospectif ou mémoriel.

Nous supposerons dans ce papier que l'on peut prendre le contrepied de ces positions: il est plus douloureux de faire silence que de parler; ce qui s'est passé n'est pas forcément négatif; s'il y a échec économique, voire impasse économique, il est permit de penser que Ilinx a ouvert une porte, ce qui pourrait être une réussite en soi: les pistes qu'elles ont ouvert, d'autres les continueront. Nous ne sommes pas complètement dénués éléments d'analyse: nous savons maintenant que les joueurs, préfèrent mettre leur argent dans le plastique (voir l'extension du marché des choses inutiles: les inserts, les impressions 3D, les figurines twimples... sérieux...) que dans le papier. Quand à ce qui intéresse le public... Prenons le pari que des articles sur les éditeurs en échec, les aventures inachevées, le passé et les livres peuvent intéresser une infime partie du lectorat.

Jx 0 GEN

Si vous allez dans une médiathèque, un code alphanumérique indique bien la présence d'ouvrages théoriques et historiques sur le jeu. Pourtant, arrivé là, la vision de ce que l'on y trouve, même dans les institutions où le jeu pénètre peu à peu, est désolante. Le rayon est minuscule, composé d'ouvrages en français, majoritairement centrés sur les jeux vidéos et les jeux de cartes ou de pions. Nous y cherchons vainement des choses sur les jeux de société, le game design, la culture ludique. Quelques ouvrages historiques usés comme celui de Jean-Marie L'Hote, Géométrie du désir, présenté comme un classique, des dictionnaires généralistes. Pas d'ouvrages anglophones, peu de traduction (L'art du Game Design de Jessie Schell, si on a de la chance). Dans une grande ville, on peut trouver les livres commentés dans cette rubrique.

Pas de place pour le jeu non plus dans les revues et magazines, et pas de place pour les revues ludiques dans les bibliothèques. L'écart entre l'expérience riche que nous vivons, une production en surchauffe, des jeux innovants, des médias, des discours, était criant. Le paradoxe avec l'entrée des livres en bibliothèque aussi. Ce que nous vivons n'est pas traduit en livres, du moins pas en français; il faut aller lire les auteurs anglophones, souvent en avance dans les dispositifs de théorisation. L'impression était la même que lors de la visite du Musée de la carte à jouer de Issy les Moulineaux, dans laquelle la modernité était seulement représentée par une pancarte à propos de Magic. Même pas une carte, un panneau éphémère. Ecart et manque donc, dont on pourrait penser qu'il serait nécessaire de le combler, que cela intéresserait quand même un nombre suffisant de personnes.

Le moins visionnaire des trois

Cela me ramène à un souvenir qui date d'il y a quelques années. Bien avant la création d'Ilinx, nous avions eu le projet de nous réunir devant un café, Sébastien Kihm, Julien Payet, de Jeu sur un Plateau, du Ludopole (autre projet échoué, à Lyon, d'un cluster de structures autour du jeu) et qui travaillait déjà à temps partiel à Archichouette, une boutique de jeu, et moi, qui lance toujours des projets à la con sans les finir. Nous avions en commun l'écriture, l'envie d'aborder le jeu de manière plus large. Surtout, dépassant la trentaine, nous étions tous les trois démangés par des envies d'ailleurs, la sensation que nos places actuelles étaient peu confortables, étroites, que notre potentiel ne s'exprimait pas pleinement.

Nous avions donc eu l'idée de réfléchir, pour nous amuser, à une maison d'édition d'ouvrages sur les jeux de société. Dans mon souvenir, Julien n'est pas venu au rendez-vous fixé, si bien que nous avons discuté à deux avec Sébastien. Nous avions en tête le modèle des ouvrages d'art, le papier luxueux, la prise de recul. Sans papier ni crayon, nous avons réfléchi aux réseaux de distribution, des choses comme ça. Sébastien, dans son style sceptico-low fi-voix de basse a conclut: "Hum, le public qui va acheter un livre consacré à "L'art de Catane" ne me semble pas bien épais quand même..." Nous avons arrêté là le projet, après le premier café. Julien est devenu salarié à plein temps de Archichouette, Sébastien a monté Catch Up Games avec Clément, j'ai changé de travail. J'étais sceptique sur la création d'un nouvel éditeur et l'installation d'un nouveau magasin de jeux dans la ville, ce qui prouve à quel point je suis visionnaire en matière économique.

50% d'échecs

"Selon les statistiques de l'INSEE, 25% des entreprises échouent dans les 2 premières années, et 49,5 % échouent dans les 5 premières années. Ce taux d'échec est encore plus élevé pour les start-up : on parle de 80% d'échec même si aucune statistique officielle n'a encore été produite à ce jour." nous apprend Wikipédia. Voilà qui a le mérite de poser les choses. Donc, le plantage de Ilinx est malheureusement de l'ordre d'une certaine normalité, surtout dans un secteur en crise comme le livre. Perfusion d'argent public, dispositifs de transition, élan créateur n'ont qu'un temps. A un moment donné, il faut rencontrer son audience, faire tourner la trésorerie, avoir un business plan qui fonctionne. La vérité nue. Il ne faut pas trop s'aveugler, regarder les choses avec objectivité.

Mais avant cela, il y a une dose d'illusion nécessaire. Quand les rumeurs autour de la création de Ilinx éditions par deux transfuges évoluant dans le monde du jeu ont commencé à émergé, j'étais sur le pont. Très intéressé, et à peu près aussi lucide qu'à l'époque du café, je me suis vraiment enthousiasmé, au-delà du raisonnable, pour cette histoire. J'y croyais. Je crois que je vivais un peu le truc par procuration. Je n'ai jamais rencontré les créatrices en vrai, même si je pense que dans ces années-là nous avons du faire le salon de Cannes ensemble. J'avais cependant une vrai sympathie pour elles. J'ai rendu compte de tous leurs travaux, dans Plato; cela me semblait nettement plus censé, et important, qu'un producteur de jeu en bois des Vosges. D'une autre échelle. Comme le dossier était relativement moins concurrentiel que le dernier Space Cowboys, et comme la démarche était inédite, j'avais vraiment le champ libre. J'ai pu faire une interview un peu convenue, prudente, ainsi qu'un traitement assez approfondi de leur production.

Les signes étaient plutôt encourageants au départ. Un nom cool, prometteur, venant de Roger Caillois. Des comptes rendus dans les blogs sur la naissance de la maison d'édition, présentant les différentes lignes éditoriales. Le gain d'un prix pour les entrepreneurs et les initiatives économiques. Un Kickstarter sur l'Art de Piero. Un distributeur installé qui joue le jeu du partenariat. Les cahiers de coloriage CAP qui étaient une initiative originale. Des idées à revendre. Un Facebook. Des images colorées.

Très vite pourtant, des signes moins encourageants ont commencé à apparaitre: la répétition, un doute sur les directions à prendre, des projets qui restent des promesses, le split de l'équipe pour que Ilinx se résume à une seule personne, le manque de relais médiatique, l'impression que cela ne décolle pas tant que ça, pas d'annonce de la suite. Le petit livre de Michel Lalet a constitué à la fois une apogée et une fin. Au final, cela s'est arrêté en en 2020 dans les conditions énoncées. Dernièrement, il y avait une photo assez triste de l'une des fondatrices devant un stock de livres invendus. "Tout ce qu'il reste d'Ilinx avant de passer à autre chose." Triste.

Lignes ouvertes

Que nous reste-t-il d'Ilinx ? Sans doute plus que cette photo. Le ciel de traine d'une production, des livres épuisés. Des traces qu'elles nous ont laissé dans le cœur : un Piero Artbook plutôt réussi, même si assez cher, qui permet de mesurer l'évolution de son art. Ce choix qui m'avait semblé étrange, tellement j'aurais préféré quelque chose sur le travail de Dominique Erhard. Mais justement, le choix est surprenant et permettait de rentrer dans l'univers d'un illustrateur qu'on aurait pu avoir tendance à le sous-estimer. Une belle réalisation que ce livre. Les cahiers de coloriage ne m'ont jamais passionné - je n'aime pas les casse-tête - mais j'ai trouvé le truc très original, et efficace, plaisant pour les enfants. Le Michel Lalet, je le trouvais très intéressant, surprenant, il m'amenait ailleurs. Un peu court pour moi, cependant, un peu passéiste, loin de mes préoccupations. Comme je n'ai pas acheté ces éléments - ils étaient fournis pour chronique - je n'avais pas vraiment une perception juste de l'acte d'achat - comme quelqu'un qui reçoit Gloomhaven de l'éditeur, on perd des données. C'était de qualité, mais à la réflexion, en tant que lecteur, j'étais dans une position d'attente, ce qui m'intéressait vraiment ce sont les livres qui seraient venus après celui-ci, par exemple des traductions d'Outre Atlantique.

Reasons to believe

Les responsables d'Ilinx étaient dans le juste avec leur ligne éditoriale. Sauf que la justice, l'amour, la reconnaissance, l'admiration ça ne paye pas le steak à la fin du mois. Ont-elles eu raison trop tôt ? Est-ce qu'un jour le marché sera à la fois suffisamment vaste et suffisamment mûr pour que une édition de livre sur les jeux de société puisse être autre chose qu'un projet de financement participatif que l'on gère à coté de son boulot de graphiste pour l'industrie du fromage ? Je n'y crois pas trop. Nous rejoignons-là une autre question, qui est celle de la maturité de la presse concernant le jeu de société. Nous sommes peut-être condamnés à des formes moins couteuses que le livre et le magazine, mais forcément moins profondes. Si cela convient. Reste que dernièrement, j'ai vu que le Michel Lalet est rentré dans ma bibliothèque. Il est donc possible de voir le verre à moitié vide, assez vide, se désoler de ce qu'elles auraient pu accomplir quantitativement et qualitativement parlant, mais aussi se dire qu'elles ont laissé une trace importante et signifiante dans le monde.

Article précédentPetites Guerres et Jeux de Parquet chez Bragelone: un pur enchantement
Article suivantPlaidoyer pour Fauna et sa descendance